Monthly Archives: August 2008

Nouvelles Impressions d’Afrique et le livre noir

Malgré une forme graphique décevante, Nouvelles Impressions d’Afrique édité chez Léo Scherr est associé à une réflexion théorique très éclairante sur l’œuvre de R. Roussel. Jacques Sivan, concepteur de cette édition et auteur de la postface, met en lumière le processus d’écriture de R. Roussel et sa conception du livre.

Le dynamisme de la langue de R. Roussel se déploie au travers des couleurs qui sont tour à tour attribuées au texte (texte coloré en blanc, rouge, vert, noir ou jaune). Chaque teinte donnant une impression différente, le texte se dote de qualités perceptives en sus de sa forme typographique et de son positionnement dans la page. R. Roussel met ainsi en place une logique interne au texte où la couleur intimement liée à celui-ci, devient un élément d’interprétation et révélateur d’un processus d’écriture. 

Jacques Sivan met en relation les théories de Wittgenstein, Claudel, Kadinsky et d’autres écrits réflexifs à propos de la couleur pour étayer son propos. Dans le désordre, on retiendra: la description de la couleur “bis” ou la couleur d’un certain gris, celle de la neutralité, du non événement, du passage constant entre le blanc et le noir ; le bleu concentrique et le jaune excentrique, qui à la rencontre de leur tournoiement respectif créent la couleur de l’équilibre : le vert. On lira: la neutralité immobile (le gris) vs l’équilibre dynamique (le vert). D’autres couleurs (le rouge, le blanc, et le noir) viendront colorer la langue de R. Roussel comme fonctions actives permettant de passer d’un régime d’écriture à un autre.

On notera également l’intérêt de R. Roussel pour la question du livre en tant que processus génératif, mode d’impression et objet tri-dimensionnel:

bis, en plus de la couleur grise, évoque aussi la notion de répétition. Pour R. Roussel, la répétition – le dédoublement – est un processus fondamental par lequel toute chose se génère, et qui produit du mouvement par la récurrence dans le temps. On assiste donc là à une double déclaration: la répétition est la condition sinequa non de l’existence de toute chose (l’identité ne peut se révéler que par rapport à un double) et l’origine d’un mouvement. Par l’usage de la couleur bis comme teinte de fond au texte R. symbolise le dédoublement perpétuel de son texte, c’est-à-dire la possibilité d’un sens nouveau et de lectures plurielles du réel sans cesse renouvelés.

– La mécanique textuelle de R. Roussel fait référence à la mécanique des cinq sens (plus particulièrement celui de la vision) et s’apparente à un processus optique révélateur. (Ce n’est pas par hasard si dans les titres de ses œuvres les mots impressions, vue, doublure apparaissent.)

Nouvelles Impressions d’Afrique se compose de 59 pages de textes et 59 pages d’illustrations qui s’alternent, créant ainsi un livre double, un livre à double foyer au sens optique du terme. Le livre constitue par ses variations de textes colorés un dispositif optique permettant au sens de s’impressionner (on entend ici par le terme impressionner: laisser une image sur une surface sensible, par le biais de la lumière par exemple en photographie) mais aussi, par ses différents niveaux de lecture et de sens qu’il produit, Nouvelles impressions d’Afrique est un œil, un catalyseur optique, une expression de la vision au sens Raimbaldien du terme. Le poète est le visionnaire et le livre constitue le dispositif de lecture de la vision.

– R. Roussel conçoit son écriture comme un processus matériel qui va jusqu’à générer l’objet-livre dans sa tri-dimensionalité même. Par la structure qu’ils désignent, cahiers, nombre de page et plis architectent le livre. En cela, R. Roussel rejoint Walter Benjamin qui prône une écriture dont les formes typographiques et graphiques seraient un relais au texte (in Expert-comptable, Sens Unique), condamnant le livre-texte au profit du livre-objet.

Mais si l’on y regarde de plus près, R. Roussel tente de nous proposer un livre-monde dont la prégnance du chiffre 4 dans le processus de fabrication désigne symboliquement: la totalité. Les cahiers sont des cahiers de 8 pages, c’est à dire des in quarto, qui constituent en eux-mêmes des unités, des mondes. La totalité est également symbolisée par les 4 chants qui structurent les Nouvelles Impressions d’Afrique. On retrouve ainsi, à l’instar de Borgès  le concept du monde inclus dans un autre monde, lui même inclus dans un autre et ce à l’infini. Un monde qui se répète à travers les miroirs générés par les plis: ils créent des verso vierges qui réfléchissent (dédoublent) des recto pleins.

Nouvelles Impressions d’Afrique s’auto-opère selon une mécanique, un dispositif très précis. L’auteur en est l’opérateur, c’est à dire, celui qui n’est pas à l’origine de “sa” création, mais qui est l’agent provisoire, et à un moment donné, de cette création (ou selon les mots de Mallarmé “l’oeuvre pure implique la disparition élocutoire du poëte qui cède l’initiative au mot”. )

Dans le dispositif mis en place par le BlackBookBlack, les opérateurs cèdent la place non seulement aux pages noires (impressions noires), leur rendant ainsi leur autonomie propres, mais également au livre (tous les livres sont uniques, ou sont “potentiellement” différents), et au lecteur (les lectures sont plurielles et ne dépendent que du lecteur qui les construit). Les opérateurs deviennent ainsi les révélateurs (cf. le révélateur photographique) d’une création qui tend à exister. L’opérateur participe à la transmutation de la matière, donnant corps à un autre corps pour que celui-ci devienne visible, l’opérateur-alchimiste participe au passage du noir à une nouvelle forme d’existence.

Nouvelles Impressions d’Afrique se compose de 2 x 30 illustrations qui se répondent de façon symétrique et que l’on peut lire de manière centripède (des extérieurs du livre vers le centre) ou centrifuge (du centre vers les extérieurs du livre). Avec la particularité que la 30e image constitue l’image pivot qui renvoie vers toutes les autres et par laquelle le principe de symétrie peut s’opérer. La 60e image, elle, est l’image absente ou bien, celle inventée par le lecteur. Il y a donc 59 illustrations dans le livre, dont 29 répondent à 29 autres par l’intermédiaire d’une 59e placée au centre.

Cette image pivot n’est pas sans signification: elle est la seule à renvoyer sa propre image à elle-même (puisqu’elle est la seule à ne pas avoir une autre image qui lui réponde) et constitue la clé de voûte du livre. Elle dévoile la grille de lecture de l’ouvrage: on y voit un homme glisser un guide-âne sous une feuille de papier. Cet outil – qui sert à partager un segment en plusieurs parties de même longueur –  est une surface réglée à intervalles égaux. Dans sa représentation, les réglures qui le dessinent sont à l’égal des illustrations qui composent le livre: placées à intervalles réguliers. Ce n’est pourtant qu’au travers une certaine transparence que cette grille peut nous apparaître (puisqu’elle est placée sous une autre feuille de papier), dévoilant ainsi tous les aspects sous-jacents de l’œuvre de par les lectures plurielles qu’il propose. R. Roussel nous parle encore ainsi de couleurs, puisque transparence et opacité sont des qualités qui participent également à leur description.

Le livre  se voit ainsi considéré comme un espace de réalisation de la vision, devient l’oeil-livre qui pour mieux re-centrer sa vision, nous propose une structure de lecture double, une lecture à double foyer, constituée de 29 couples d’images dont l’écart (l’image centrale, le pli) sont ces espaces où la vision peut avoir lieu.

Il est l’espace de projection envisagé comme chez Duchamps, le mécanisme qui permet le “passage ” de la 2e dimension à la 3e dimension et de la 3e à la 4e. Lecture linéaire et lecture croisée, mouvement et temporalité, s’inscrivent tour à tour dans la lecture, opérant de passages constants, d’aller et de venues entre toutes les dimensions de par l’espace de projection que constitue le livre.

Un livre noir intitulé (même s’il n’est pas titré) “Hommage à Raymond Roussel, Nouvelles impressions d’Afrique“, constitué de 59 pages noires imprimées recto seul, pliées en 4, devenant ainsi 59 cahiers à assembler à partir d’un cahier central pivot de tous les autres, symbolisant la lecture symétrique proposée chez R. Roussel sera le prochain livre noir du BBB. Il ne sera pas rogné (pour garder le pli) et les marges blanches seront préservées. 
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Alan Thurwell on Reading

The other day, mooching, I began to reread an essay by the Argentinian novelist Alan Pauls, called “The Borges Factor”. The essay is about the poet, critic and writer of stories, Jorge Luis Borges. I love this essay. I’d first read it a couple of years ago, and now, for no good reason, I began to reread it, haphazardly. At the beginning of chapter 5, “Small Writing”, I discovered this sentence by Borges: “Every time a book is read or reread, something happens with this book.” And I began to think. I’ve never really gone for theories of reading. I’ve never really believed that as a reader I have much power. Nor have I really wanted to, perhaps. As a reader, I’ve always been in love with writers, and the purity of form. But the more I read of Borges, the more I wondered if I was wrong.

A novelist, Borges explained, over a series of multiple and singular events, creates a unified work – which will then be read, once more, over a series of multiple and singular events. The act of reading therefore exists between two poles: on the one hand, a book is an object that is always the same: and on the other hand, it is fleeting, rooted in the chance manifestations of paper, typography, the reader’s distracted feelings. His example of this problem was Don Quixote – which he’d read in the Garnier edition, with red covers, on which a gilded title was embossed. One day his father’s library was dispersed, and when he read the novel in another edition, with different covers, he felt as if it wasn’t the true Quixote. And yet, obviously, it was.

But although I was charmed by this admission by Borges, I began to wonder if the problem wasn’t even worse than he had said. It’s not just that a novel exists in two realms – the permanent realm of form, and the fleeting realm of a book. The real oddity is more perplexing. A novel is always the same, but we live lives too distracted to comprehend it. Every composition is always too long to be read accurately.

Sadly, I began to think about the haphazard oddness of my reading, of my book buying. The recent record, as I considered it, seemed crazy in its formlessness. Recently I bought Raul Hilberg’s The Destruction of the European Jews, and The Chronicle of the Lodz Ghetto 1941-1944, edited by Lucjan Dobroszycki. As soon as I got them, I read the introduction to the Hilberg, and random aghast entries from the Chronicle. I put them aside. I read the first four chapters of John Osborne’s collected autobiographies, Looking Back, and loved them. But for some reason I’ve paused there, at the beginning of chapter 5.

I reread some of Saul Bellow’s novel Herzog, at random. I read William Corbett’s memoir of the American artist Philip Guston – Philip Guston’s Late Work. I read too many articles on the web about Euro 2008. I read too many articles on the web about the new money in cricket. I read Ian Buruma’s article about Philip Gourevitch and Errol Morris’s book on Abu Ghraib, Standard Operating Procedure, in the New York Review of Books. This made me remember I still hadn’t got round to reading Gourevitch’s book on Rwanda, We Wish to Inform You that Tomorrow We Will Be Killed with Our Families, which I’d bought a while ago. I read it, and felt distressed. The book haunted me. A triumph of technique, yes, but an upsetting triumph. I therefore decided not to read about the Lodz Ghetto for a while, nor the destruction of the European Jews.

I read and reread some poems by Mayakovsky, in a cool new selection of writing by and about Mayakovsky, Night Wraps the Sky, edited by Michael Almereyda. I read a story by Deborah Eisenberg from her recent collection Twilight of the Superheroes, a collection I’d read already. I don’t know why I did this. The book was just there. I read a review in the TLS of Rosemary Hill’s new book on Stonehenge, which reminded me I needed to buy it.

I reread “Spring in Fialta”, the great story by Nabokov, in his collection Nabokov’s Dozen, which I’d been given as a present. Then Elsa Morante’s novels History: A Novel and Arturo’s Island arrived in the post, which I’d bought because an Italian friend had told me she was the greatest Italian novelist of the 20th century. I put them to one side. History: A Novel, in particular, seemed far too long. I read a story by Edmund White called “Skinned Alive”. I read a copy of Vogue which was lying around. Sadly, I wondered if I had read this with more concentration than I had read the story by Nabokov.

And all the time the book I actually thought I was reading, the book which I told my girlfriend I was reading, was John Osborne’s autobiography. There it nestled, unfinished, among this ugly list. I felt ashamed. And I felt worried.

Perhaps all novelists dream of the close reader: perhaps every reader tries to be one. But no reader, however perfect, reads a text as closely as the novelist would want, with the adequate amount of concentration. And even if a reader has concentrated, so much is lost, because memory is so defective. The art of reading, like every art, is an art of detail. (That’s why they’re arts.) But no one can retain all the details, nor the details’ thematic form. Mostly, what remains is an impression, an isolated sentence.

The only hope is rereading. “A good reader,” said Nabokov, “a major reader, an active and creative reader is a rereader.” The only hope is continuous repetition. How else, after all, can anyone see the form? And if you can’t see a work’s form, then it isn’t really reading at all. But who, therefore, has the time to really read?

I measured, sadly, the constant overtaking of books actually read by the crescendo of books I had bought or borrowed or been given. The books I had abandoned. And I began to think about all the novelistic techniques – of recurring characters, counterpoint, minor characters, thematic echoes – which depend on a work’s grand length and the reader’s prolonged concentration. All these small techniques seemed clues to a larger disquiet, a repressed truth.

Every novel – this is my worry – is invisible.

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A Critique of The BBB masquerading as Basho

its a little bit stupid

and a little bit serious

because its a little bit stupid

its a little bit serious

and a little bit stupid

because its a little bit serious

its a little bit stupid

and a little bit serious.

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